Centre Bouddhique International

Le Bourget - France

Revue 2020

 Samadhi Bouddha Statue - Anuradhapura - Sri Lanka  IV-Ve Siècle

#13 - Quelle est l’origine de la vie ? 

 

 

« Inconcevable est le commencement, Ô disciples, de cette errance.

Le point originel de cette course, de cette errance, des êtres, masqué dans l’ignorance, lié par le désir impérieux, n’est point révélé. »

-Samyutta Nikâya.

 

     La renaissance, que les Bouddhistes ne considèrent pas seulement comme une simple théorie mais comme un fait vérifiable grâce à des preuves, forme un principe fondamental du Bouddhisme, bien que son but, le Nibbâna, soit réalisable dans cette vie même. L’idéal du Bodhisatta et la doctrine correlative de la liberté de réaliser la perfection complète sont basés sur cette doctrine de la renaissance. 

 

     Des traces scripturaires démontrent que cette croyance dans la renaissance, conçue comme la transmigration ou la réincarnation, fut acceptée par des philosophes tels que Pythagore et Platon, des poètes comme Shelley, Tennyson et Wordsworth, et de nombreuses personnes ordinaires en Orient aussi bien qu’en Occident.

 

     La doctrine bouddhique de la renaissance devrait être différenciée de la théorie de la transmigration ou de la réincarnation des autres systèmes, car le Bouddhisme nie l’existence d’une âme permanente qui transmigre, créée par Dieu, ou émanant du Paramâtma (Âme ultime ou essence divine).

  

     C’est le kamma qui conditionne les renaissances. Le kamma passé conditionne la naissance présente ; et le kamma présent, se combinant avec le kamma passé, conditionne le futur.

 

     Le présent est la progéniture du passé, et il devient, à son tour, le parent du futur.
La réalité des besoins présents n’a pas besoin de preuves car elle est évidente en elle-même. Celle du passé est basée sur la mémoire et les rapports, et celle du futur sur la prévoyance et sur l’inférence.    

 

     Si nous postulons une vie passée, présente ou future, alors nous devons faire face au problème-« Quelle est l’origine ultime de la vie ? »

 

     Une école, en cherchant à résoudre le problème, postule l’existence d’une cause première, que ce soit une force cosmique ou un être tout-puissant. Une autre école nie l’existence d’une cause première car dans l’expérience commune, la cause devient toujours l’effet et l’effet devient la cause. Dans un cycle de causes et d’effets une cause première est inconcevable. D’après la première, la vie a eu un commencement, d’après la deuxième, elle est sans commencement. D’après l’opinion de certains la conception d’une cause première est aussi ridicule qu’affirmer qu’un triangle est rond.

 

     L’on pourrait arguer que la vie doit avoir un commencement dans un passé presque sans fin et que ce commencement ou la cause première est le créateur.

 

     Dans ce cas il n’existe point de raison pourquoi la même question ne soit pas posée à propos de ce créateur dont on postule l’existence.

 

     Concernant cette supposée cause première les hommes ont souscrit à des vues d’une grande diversité. En interprétant la cause première, Paramâtma, Brahmâ, Ishvara, Jehovah, Dieu, le Tout-puissant, Allah, l’Être Suprême, le Père céleste, le Créateur, la Loi du ciel, la force motrice, la cause sans cause, l’Essence divine, le Hasard, la Prakriti (nature), Pradhâna, sont des termes significatifs employés par certains maîtres religieux et philosophes.

 

     L’Hindouisme attribue l’origine de la vie à un mystique Paramâtmâ duquel émane chaque Âtman, ou Âme qui transmigre d’une existence à l’autre avant d’être finalement réabsorbée dans le Paramâtmâ. L’on devrait se poser la question s’il existe oui ou non pour ces Âtman réabsorbés la possibilité d’une future transmigration.

 

     Le Christianisme, en admettant la possibilité d’une origine ultime, relie toutes choses au décret d’un Dieu Tout-Puissant.

 

     « Quiconque », comme Schopenhauer le dit, « se considère comme étant sorti du néant doit aussi penser qu’il deviendra aussi la néant, car le fait qu’une éternité se soit déroulée avant qu’il ne vienne à l’existence et qu’une seconde éternité commencera, par laquelle il ne cessera jamais d’être, une telle idée est monstrueuse. »

 

     « De plus, si la naissance est le commencement absolu, alors la mort doit être la fin absolue ; et la supposition que l’homme est créé à partir de rien, conduit nécessairement à la supposition que la mort est la fin absolue. »

 

     « D’après les principes théologiques, » argue Spencer Lewis, « l’homme est créé arbitrairement et contre sa volonté, et au moment de la création il est soit béni soit damné, noble ou dépravé, depuis le premier stade dans le processus de sa création physique jusqu’au moment de son dernier souffle, sans qu’il soit tenu compte de ses désirs individuels, ses espoirs, ses ambitions, ses luttes ou prières dévotes. Tel est le fatalisme théologique.

 

     « La doctrine selon laquelle tous les hommes sont pécheurs et sont assujettis au péché d’Adam est un défi lancé à la justice omnipotente, la miséricorde et l’amour. »
Huxley dit : « Si nous devons supposer que quelqu'un a à dessein mis ce merveilleux univers en branle, il est parfaitement clair pour moi qu’il n’est plus entièrement bienveillant et juste, dans le sens intelligible de ces deux mots, mais plutôt malveillant et injuste. »

 

     D’après Einstein : « Si cet être (Dieu) est omnipotent, alors tout évènement, incluant toute action humaine, toute pensée humaine, et tous sentiments et aspirations humains sont aussi son œuvre ; comment est-il possible de penser rendre les hommes responsables de leurs actions et de leurs pensées face à un tel Être Tout-Puissant ?

 

     « En attribuant des punitions et des récompenses, il se jugerait lui-même jusqu’à un certain point. Comment tout cela peut-il être en harmonie avec la bonté et la droiture qu’on lui attribue ? »
D’après Charles Bradlaugh : « L’existence du mal est une pierre d’achoppement terrible pour le théiste. La douleur, la misère, les crimes, la pauvreté confrontent celui qui prône la bonté éternelle, et ils le défient avec puissance et le laissent sans réponse quand il déclare que la divinité est toute bonté, toute sagesse et toute-puissante. »

 

     Commentant la souffrance humaine et Dieu, le Professeur J.B.S. Haldane écrit : « Ou bien la souffrance est nécessaire pour perfectionner le caractère humain, ou bien Dieu n’est pas Tout-Puissant. La première théorie est réfutée par le fait que certaines personnes qui ont très peu souffert mais ont été chanceuses grâce à leur lignée ancestrale et leur éducation ont de très bons caractères. L’objection à la seconde est que c’est seulement en lien avec l’univers en tant que totalité qu’il existe un fossé intellectuel qui doit être rempli en postulant l’existence d’une divinité. Et un créateur pourrait vraisemblablement créer tout ce qu’il voudrait. »

 

     En « désespoir », un poème composé dans sa vieillesse, Lord Tennyson attaque courageusement Dieu, qui, tel qu’en témoigne Isaïe, 45,7, dit, « Je fais la paix et crée le mal ».
« Quoi ! Je devrais faire appel à cet Amour Infini qui nous a si bien servis ?

 

     La cruauté infinie plutôt qui créa un Enfer éternel,
Nous a créés, nous a prévus en tant que tels, nous a condamnés, et elle fait ce qu’elle veut par elle-même ;

 

     Il vaut mieux que notre mère brutale soit morte, elle qui ne nous a jamais entendus gémir. »
Des écrivains dogmatiques des temps anciens déclarèrent avec autorité que Dieu créa l’homme à son image. Avec l’essor de la civilisation la conception de Dieu chez les hommes devint de plus en plus raffinée. Il existe à présent une tendance à substituer à ce Dieu personnel un Dieu impersonnel.

 

     Voltaire déclare que Dieu est la création la plus noble de l’homme. Il est toutefois impossible de concevoir un tel être omnipotent et omniprésent, un épitomé de toutes les choses qui sont bonnes- qu’elles soient internes ou externes à cet univers.

 

     La science moderne cherche à aborder le problème avec ses connaissances systématiques limitées. D’après le point de vue scientifique, nous sommes les produits directs des cellules de sperme et d’ovule données par nos parents. Mais la science ne fournit aucune explication satisfaisante au sujet du développement de l’esprit, qui est infiniment plus important que la machinerie du corps matériel de l’homme. Les scientifiques, en affirmant « Omne vivum ex vivo » (Toute vie d’une vie), maintiennent que l’esprit et la vie ont surgi du sans-vie.

 

     En fait du point de vie scientifique nous sommes nés des parents de façon absolue. Ainsi nos vies sont nécessairement précédées par celles de nos parents et ainsi de suite. Par cette voie la vie est précédée de la vie jusqu’à ce que l’on revienne au premier protoplasme ou colloïde. Concernant l’origine de ce premier protoplasme ou colloïde, toutefois, les scientifiques admettent leur ignorance.
Quelle est l’attitude du Bouddhisme au sujet de l’origine de la vie ?

 

     Au début nous devrions déclarer que le Bouddha n’essaye pas de résoudre tous les problèmes éthiques et philosophiques qui intriguent le genre humain. Il ne traite pas non plus de suppositions et de théories qui ne tendent ni à l’édification ni à l’éclaircissement. Il ne demande pas non plus une foi aveugle de la part de ses adeptes concernant une cause première. Il est principalement concerné par un problème pratique et spécifique- celui de la souffrance et de sa cessation ; toutes les autres questions sont complètement ignorées.

 

     Une fois un Bhikshu du nom de Mâlunkyaputta, n’étant pas satisfait de mener la vie sainte et de parvenir à sa propre délivrance par degrés, approcha le Bouddha et demanda impatiemment une solution immédiate à quelques problèmes spéculatifs en menaçant de rendre sa robe s’il n’obtenait pas de réponse satisfaisante.

 

     « Seigneur », dit-il, « Ces théories n’ont pas été élucidées, elles ont été mises de côté et rejetées par le Bienheureux-si le monde est éternel ou non éternel, fini ou infini. Si le Bienheureux élucidera ces questions pour moi, alors je mènerai la vie sainte sous ses ordres. S’il ne le fait pas, alors j’abandonnerai les préceptes et je retournerai à la vie laïque.

 

     « Si le Bienheureux sait que le monde est éternel, que le Bienheureux élucide pour moi cette question que le monde est éternel ; Si le Bienheureux sait que le monde est non-éternel, que le Bienheureux élucide pour moi cette question que le monde est non-éternel-dans ce cas, certainement, pour celui qui ne sait pas n’en a pas l’introspection intuitive; la seule chose juste à faire consiste à dire : je ne sais pas ; je n’en ai pas l’introspection. »

 

     Calmement le Bouddha questionna le Bhikshu errant pour savoir si son adoption de la vie sainte était de quelque manière que ce soit conditionnée à la solution de tels problèmes.
« Non Seigneur, » répondit le Bhikshu.

 

     Le Bouddha alors l’admonesta pour qu’il ne perde pas son temps et son énergie dans des spéculations dépourvues de sens nuisibles à son progrès moral, et il dit :
« Qui que ce soit, Mâlunkyaputta, qui dirait, « Je ne mènerai point la vie sainte à moins que le Bienheureux n’élucide ces questions pour moi »-Cette personne mourrait avant que ces questions ne soient élucidées par l’Eveillé.

 

     « C’est comme si une personne était percée par une flèche fortement imprégnée de poison, et que ses amis et proches devaient dépêcher un chirurgien, et alors il dirait, « Je ne souhaite pas que cette flèche soit extraite de mon corps avant de recueillir des renseignements au sujet de la personne qui m’a blessé, la nature de la flèche avec laquelle j’ai été percé, etc. » Cette personne mourrait avant d’obtenir tous ces renseignements.

 

     Exactement de la même manière quiconque dirait : « Je ne mènerai pas la vie sainte à moins que le Bienheureux n’élucide pour moi les questions de savoir si le monde est éternel ou non éternel, si le monde est fini ou infini… » Cette personne mourrait avant que ces questions ne soient élucidées par l’Eveillé.

 

     « Si l’on s’en tient à la croyance que le monde est éternel, y aurait-il l’observance de la vie sainte ? Dans un tel cas-Non ! Si l’on s’en tient à la croyance que le monde est non-éternel, y aurait-il l’observance de la vie sainte ? Dans un tel cas-Non plus! Mais, que l’on adopte la croyance que le monde est éternel ou qu’il est non-éternel, il y a la naissance, il y a la vieillesse, il y a la mort, choses dont j’ai fait connaître l’extinction possible dans cette vie.

 

     Mâlunkyaputta, je n’ai pas révélé si le monde était éternel ou non éternel, si le monde était fini ou infini. Pourquoi n’ai-je pas révélé ces choses-là ? Parce qu’elles ne sont pas profitables, elles ne renvoient pas au fondement de la sainteté, ne conduisent pas à l’aversion, à l’absence de passions, à la cessation, à la tranquillité, à la sagesse intuitive, à l’illumination ou à Nibbâna. Par conséquent je n’ai pas révélé de telles choses. »

 

     *1 - D ’après le Bouddhisme, nous naissons de matrices liées à l’action. Les parents ne font que nous fournir une couche de matière. Par conséquent l’être précède l’être. Au moment de la conception, c’est le kamma qui conditionne la conscience initiale qui vitalise le fœtus. C’est cette énergie karmique invisible, générée par la naissance précédente, qui produit des phénomènes mentaux et les phénomènes de la vie au sein de phénomènes physiques déjà existants, afin de parachever le trio qui constitue l’homme.

 

     Traitant de la conception des êtres, le Bouddha déclare :
« Quand on trouve une combinaison des trois, alors là un germe de vie est planté. Si la mère et le père s’unissent, mais ce n’est pas la période fertile de la mère, et « l’être qui est supposé naitre » (gandhabha) n’est pas présent, alors aucun germe de vie n’est planté. Si la mère et le père s’unissent, et c’est pendant la période de fertilité de la mère, et « l’être qui est supposé naitre » (gandhabha) est présent, alors par la conjonction de ces trois, un germe de vie est planté.

 

     *2 - Ici gandhabha (=gantabba) ne signifie pas « une classe de deva supposés présider au processus de la conception »

 

     *3 - Mais cela se réfère à un être approprié prêt à naitre dans ce ventre maternel particulier. Ce terme est utilisé seulement dans ce contexte particulier, et il ne doit pas être confondu avec une âme permanente.

 

     Pour qu’un être naisse ici, un être doit mourir ailleurs. La naissance d’un être, qui signifie strictement l’apparition des agrégats, ou les phénomènes psycho-physiques dans cette vie présente, correspond à la mort d’un être dans une vie passée ; de la même manière que, dans des termes conventionnels, le soleil levant en un lieu signifie le coucher du soleil en un autre lieu.
     Cette déclaration énigmatique pourrait être mieux comprise en imaginant la vie comme une vague et non comme une ligne droite. La naissance et la mort sont seulement deux phases du même processus. La naissance précède la mort, et la mort, pour sa part, précède la naissance. Cette succession constante de naissances et de morts en lien avec chaque flux de vie individuelle constitue ce qui est techniquement connu sous le nom de Samsara-errance récurrente.

 

     Quelle est l’origine ultime de la vie ?
Le Bouddha déclare positivement : « Sans commencement connaissable est ce Samsara. Le moment originel des êtres qui, obstrués par l’ignorance et entravés par le désir impérieux, errent et vont ça et là, ne peut être perçu. »

 

     *4 - Le Samsara, littéralement, signifie errance récurrente. Le Atthasâlinî définie le Samsara ainsi : « Khandhânam patipâti dhâtuâyatanânam ca abbhocchinnam vattamânâ samsâro’ti pavuccati. ». Le Samsara est la succession ininterrompue des agrégats, des éléments, et des bases sensorielles.

 

     Ce courant de vie coule ad infinitum, aussi longtemps qu’il est nourri par les eaux boueuses de l’ignorance et du désir impérieux. Quand ces deux facteurs sont complètement éradiqués, alors le courant de vie cesse de couler ; la renaissance prend fin, comme dans le cas de Bouddhas et d’Arahants. Un premier commencement de ce courant de vie ne peut être déterminé, car l’on ne peut percevoir un stade quand cette force de vie n’était pas pleine d’ignorance et de désirs impérieux.

 

Nous devrions comprendre que le Bouddha s’est référé ici simplement au commencement de la force de vie des êtres vivants. Nous laissons aux scientifiques le soin de spéculer sur l’origine et l’évolution de l’univers.

 

Notes :

*1 Majjhima Nikâya, I, 63, Cûlamâlunkya Sutta, p.425.

*2 Ibid, I, 38, Mahâtanhâsamkhaya Sutta, p.256. Bien qu’une mèche et de l’huile soient présents, un feu extérieur doit être introduit pour produire une flamme.

*3 Référez-vous à F.L. Woodward, « Some sayings of the Buddha » (Quelques paroles du Bouddha), p.29.

*4 Samyutta Nikâya, II, p.178 ; Les paroles de ceux dont l’esprit s’accordent à l’unisson (Kindred

Sayings), II, p.118.

 

 

 

 

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